Féminisme : sujet de femme ou femme-sujet ?

Qu’est-ce qu’on en fait de toute cette colère une fois qu’elle est là ? Comment l’empêcher de grandir, de prendre toujours plus de place, d’abord dans la poitrine, puis dans les membres qui se mettent à trembler, avant d’imprégner la bouche comme du sperme qu’on voudrait recracher, la mâchoire qui se fige dans un crissement des molaires et les lèvres qui bleuissent d’être trop serrées. Pour retenir un cri. Ce cri, c’est celui d’une femme, mais aussi d’une citoyenne, doublement violée à coup de Césars et de 49.3. Traitez-moi d’hystérique, de folle ou de sorcière, peu m’importe. Une femme violée a au moins le droit de crier.

La réification, point de départ de la domination

Savez-vous ce que c’est que de vivre dans la peur ? Avez-vous déjà senti le contact chaud et mou d’une main furtive, glissée à la va-vite sous votre jupe sur une banquette de métro ? Avez-vous déjà subi ce regard avide qui vous dévore de haut en bas avec concupiscence, qui vous objectifie, vous ôtant d’un coup votre qualité de sujet ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’androcentrisme, le racisme, le mépris social, l’antisémitisme, le validisme, la question migratoire, mais aussi la violence des gouvernants … C’est déshumaniser l’autre, au sens de déconscientiser, de désubjectiver. La domination n’est pas auto-performatrice, elle ne vient pas d’elle-même. Les dominants ne se réveillent pas un matin en se demandant quelle sera leur cible aujourd’hui. En revanche, le dénominateur commun à toute forme de domination, c’est le fait de considérer l’autre comme moins humain, moins conscient, moins intelligent, moins évolué, et donc réifiable, objectivable à merci. C’est, par exemple, un tel raisonnement qui a servi à justifier l’esclavage des noirs, jugés moins humains que les blancs ou que les indiens d’Amérique lors la controverse de Valladolid en 1550. Plus tard au XIXe siècle, c’est la théorie de «l’évolutionnisme» qui a légitimé la colonisation des peuples africains par les colons européens, considérant que les noirs était moins « civilisés », donc moins humains, plus bestiaux. Moins sujets. C’est aussi ce qui justifie la domination des hommes sur les femmes, vouées depuis toujours à n’être que des « objets » de désir et non pas des sujets désirants.

Passer de la femme-objet à la femme-sujet

Ne nous méprenons pas : le fondement de la lutte féministe n’est pas et n’a jamais été la condamnation des hommes qui sont d’ailleurs eux-mêmes sont pris dans le même engrenage de répartition des rôles genrés. Non, il n’est pas question ici d’une quelconque revanche contre les hommes, car alors nous serions toujours considérées comme des objets, mais comme des machines de guerre plutôt que des objets sexuels. Bien au contraire,