«Et les faibles subissent ce qu’ils doivent?»

Yanis Varoufakis
Ed. Les Liens qui Libèrent, avril 2016, 432 pages
ISBN: 979-10-209-0368-6

 

En sous-titre de ce récent ouvrage de l’ancien Ministre des Finances de la Grèce: «Comment l’Europe de l’austérité menace la stabilité du monde».

Le titre d’abord. C’est une référence à l’historien grec, auteur de La Guerre du Péloponnèse: «Les forts agissent comme bon leur semble, tandis que les faibles endurent ce qu’ils doivent». Cette phrase est extraite du « dialogue entre les Athéniens et les Méliens », au cours du conflit qui opposé Athènes à Sparte durant 27 ans. Les Athéniens exigent que les Méliens, habitants d’une petite île de la mer Egée, à l’est de Sparte, se soumettent et paient un tribut, sous peine de voir leur cité détruite. Les Méliens affirment leur droit de rester neutres, faisant appel au sens de la justice des Athéniens et à leur compassion envers une petite cité pacifique et sans défense. Les Athéniens répondent sèchement que la justice ne s’applique pas entre puissances inégales, et mettent le siège devant Mélos comme ils avaient menacé de le faire; ayant affamé la ville et obtenu après plusieurs mois sa reddition, ils tuent les hommes en âge de se battre et réduisent en esclavage les femmes et les enfants.

On perçoit dans cette référence la douleur de l’auteur vaincu par le «coup de force» de l’Eurogroupe du 13 juillet 2015, ratifié ensuite par le Conseil européen, par lequel les puissants (Commission européenne, Banque centrale européenne, Mécanisme européen de stabilité, Fonds monétaire international) imposèrent l’austérité aux faibles, enfoncèrent la Grèce plus profond encore dans la pauvreté et la récession, et la spolièrent de nombre de ses biens nationaux par la privatisation aux enchères…

Et le cœur de l’ouvrage est passionnant. Par son envergure historique, le talent pédagogique de l’auteur, son analyse économique et monétaire, sa vision politique à long terme, son écriture quasi romanesque.

Nous comprenons ainsi le caractère indispensable du recyclage de l’excédent dans une économie ouverte. En effet, «Comme la dette d’une personne est l’actif d’une autre, le déficit d’un pays est l’excédent d’un autre. Dans un monde asymétrique, l’argent qu’amassent les économies excédentaires en vendant aux économies déficitaires plus qu’elles ne leur achètent s’accumule dans leurs banques, mais celles-ci sont tentées d’en prêter elles-mêmes une grande partie aux pays ou régions déficitaires: leur taux d’intérêt y sont toujours plus élevés puisque l’argent y est plus rare. Les banques contribuent ainsi à maintenir un semblant d’équilibre aux époques de prospérité». C’est le «recyclage d’excédents par beau temps». Mais lorsqu’éclate un orage (crise économique), alors les déficits plongent, les taux d’intérêt explosent et la solidarité est absente.

C’est ce principe même de recyclage de l’excédent que le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes voulut inscrire, avec un mécanisme d’équilibrage mondial, dans le plan qu’il proposa à Bretton Woods en 1944, mais qui fut rejeté. A sa place on développa la dollarisation de l’économie avec un taux de change fixe entre le dollar et l’or et la création du FMI et de la Banque mondiale sous hégémonie américaine. Pendant 25 ans, le recyclage des excédents américains fut organisé avec le redéploiement de l’économie européenne qui avait été saccagée par la seconde guerre mondiale. Cela fonctionna jusqu’à ce que l’Allemagne te le Japon devinrent à leur tour des économies excédentaires qui mettaient sous pression l’économie américaine. Le Président Nixon mit fin au « recyclage » par la rupture du lien à l’étalon-or le 15 aout 1971.

Aux Etats-Unis même cependant, des institutions propres à l’Etat fédéral avaient été mises en place afin de résoudre le problème des excédents d’Etats fédérés et de déficits d’autres Etats. Et ces institutions fonctionnent toujours aujourd’hui. Ainsi « quand Wall Street a implosé en 2008, le Nevada a été l’un des Etats où le choc a été ressenti le plus douloureusement. Lorsque le chômage a grimpé et que les faillites et saisies se sont multipliées à Las Vegas (…) ce ne sont pas les contribuables du Nevada mais l’Etat fédéral et les autorités monétaires de Washington, la Federal Reserve Bank et la Federal Deposit Insurance Corporation, qui ont supporté les coûts supplémentaires des indemnités de chômage dans cet Etat et fourni les fonds nécessaires pour remettre ses banquiers à flot ».

Par comparaison avec notre Union Européenne, on comprend que c’est le manque d’unité fédérale et de puissance de la Fédération qui manque et que, selon Varoufakis, c’est cette unité qui pourrait garantir la nécessaire solidarité entre forts et faibles au sein de l’Union. Mais c’est le chemin inverse de la désunion et des replis nationaux qui aujourd’hui prédomine et s’étend.

Le livre nous apprend aussi:

  • l’histoire des tentatives franco-allemandes de régler le problème monétaire de l’Europe: intransigeance allemande sur l’orthodoxie de la Bundesbank et volonté française de dominer administrativement les institutions européennes;
  • l’histoire de la volonté chevillée au cœur des Britanniques de sauvegarder leur autonomie monétaire GB;
  • les pressions exercées par la Bundesbank pour établir et garantir à tout prix l’Indépendance de la BCE;
  • l’histoire de la perte de boussole économique et politique de la social-démocratie dès les années 1980. Avant cela, les sociaux-démocrates « savaient que pour civiliser le capitalisme il fallait réorienter une partie des profits des industriels vers le financement de structures et d’activités comme les hôpitaux, les écoles, l’assurance chômage ou l’art. (…) quand la financiarisation est arrivée, peu après 1980, tout a changé. »

Pour Varoufakis enfin, l’Union Européenne n’est pas un rempart contre le totalitarisme et les institutions dont elle s’est dotée ne constituent aucune garantie contre un retour des nationalismes et des égoïsmes nationaux, ni même contre la résurgence du fascisme. Les événements des dernières années et d’aujourd’hui encore le confirment.

Mais l’auteur ajoute à ce brillant ouvrage deux annexes qui ouvrent des perspectives:

  • la «Modeste proposition pour résoudre la crise de la zone euro» de Yanis Varoufakis, Stuart Holland et James K. Galbraith, de juillet 2013, et
  • le «Manifeste pour démocratiser l’Europe» du mouvement DiEM25

Si vous êtes intéressé par la perspective de « Changer l’Europe », cet ouvrage est un élément utile à cette entreprise de reconstruction.