Des voies pour CHANGER L’EUROPE – Michel Foucher

Des personnalités du monde politique, académique ou citoyen formulent des propositions tendant à sortir l’Europe du marasme. Ces propositions vont de formules modérées s’inscrivant dans le cadre des traités européens existants à des solutions plus radicales impliquant une véritable refondation des institutions européennes, voire leur disparition.

POUR.press lance une nouvelle série «Des voies pour CHANGER L’EUROPE» avec leurs propositions.

Introduction – Des voies pour CHANGER L’EUROPE
1ère proposition – Hubert Védrine
2ème proposition – Yanis Varoufakis
3ème proposition – Thomas Piketty
4ème proposition – Paul N. Goldschmidt
5ème proposition – Andrew Duff
6ème proposition – Hubertus Buchstein et Michael Hein

Tracer et gérer les frontières de l’UE

Radio France International (RFI) diffusait le 16 juillet dernier, dans le cadre de son émission «Géopolitique», un débat entre deux spécialistes des «frontières»:

  • Serge SUR, rédacteur en chef de la revue «Questions internationales» qui venait de publier dans son N°79-80 (Mai-Août 2016) un dossier, «Le réveil des frontières: des lignes en mouvement», et
  • Michel FOUCHER, géographe, dirigeant la Chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales, auteur, aux éditions CNRS, d’un petit ouvrage: «Le retour des frontières» (Juin 2016)

Ce débat abordait l’étonnant paradoxe auquel nous sommes confrontés: alors que la mondialisation devait entraîner l’ouverture, l’effacement, voire la disparition des frontières, c’est au contraire au retour des frontières et à la multiplication des clôtures ou des murs que nous assistons. L’Union européenne elle aussi, pourtant conçue initialement comme un ensemble ouvert et appelé à s’étendre par élargissements successifs, n’est pas épargnée par ce retour de la question de ses frontières.

Ce fut précisément l’occasion de revenir sur les frontières de l’UE.

Nous y viendrons après avoir rappelé quelques éléments de base qui nous aideront à y voir plus clair.

1. Une frontière, c’est un «périmètre de souveraineté» qui est sensible même si cette frontière est physiquement invisible. Michel Foucher citait l’exemple du franchissement du Pont de l’Europe, reliant Strasbourg à Kehl-am-Rhein. En franchissant ce pont sans contrôle, on est pourtant bien conscient de passer de France en Allemagne, surtout si l’on y passe pour établir une collaboration qui met en présence un pays centralisé avec un pays fédéral.

2. Il existe un lien Frontière-Etat. Au delà de la limite géographique qu’elle établit, la frontière a une signification politique, économique, stratégique et juridique.

3. Mais la frontière est aussi un «lieu de passage»: on peut la comparer à un filtre ou à une écluse. Etant ce lieu de passage, elle crée aussi autour d’elle un espace de coopération et d’échanges; elle n’est donc pas une fermeture. Ainsi les clôtures et murs que l’on voit aujourd’hui s’ériger sont une négation de la véritable frontière.

4. Qu’est-ce alors qu’une «bonne frontière»? C’est une frontière agréée mutuellement, défendable au moindre coût: d’où l’avantage des frontières naturelles: grand fleuve ou chaîne de montagnes.

5. Une frontière, en droit international, est inviolable (pas de modification par la force armée), elle n’est pas intangible: des modifications de frontières peuvent être négociées entre parties.

Et nous revenons, avec nos deux auteurs, aux frontières de l’Union européenne.

Celle-ci a tenté «d’abolir les frontières» en établissant entre ses membres la libre circulation des biens, des services, des capitaux, et des personnes (citoyens, employeurs, travailleurs). Cette «Europe sans frontières» n’est qu’un slogan. Cette ouverture devait être complétée par l’établissement d’une frontière extérieure. Et ce fut l’Accord de Schengen. Mais le tracé de cette frontière a varié 8 fois! (Foucher donne dans son ouvrage la carte de ces modifications successives). Et une frontière, pour être effective, requiert d’importants investissements qui, disent nos auteurs, n’ont jamais été consentis à la hauteur souhaitable.

L’Union européenne porte mal son nom, selon Michel Foucher: elle n’est pas une Union, mais une simple communauté et d’abord un grand marché. Elle ne dispose pas d’un pouvoir régalien. L’UE ne dispose pas d’une prérogative fondamentale d’un Etat qu’est la fiscalité. Au contraire, c’est la mise en concurrence des territoires qui prévaut sur le plan fiscal, comme sur le plan social.

L’UE manque, de plus, d’une vision stratégique: elle est un «impensé géopolitique» aux frontières extérieures ingérables. Entre les crises externes (Russie-Ukraine, Proche-Orient, Afrique) et les crises internes (“Brexit”, Grèce, Hongrie-Pologne), Bruxelles se présente sous les traits d’un visage groggy et rongé par l’anxiété.

Pour retrouver un climat apaisé et des intérêts communs, Michel Foucher considère que seule la réaffirmation des frontières de l’UE sans la Turquie, l’Ukraine et la Russie — pour lesquelles on créerait un statut d’Etat associé — permettrait de redonner du sens à l’identité européenne.

La réforme profonde de l’Union européenne qu’appellent de leurs vœux nos auteurs impliquerait donc:

On comprend qu’une réflexion menée à partir des frontières peut mener loin…