Des voies pour CHANGER L’EUROPE – Joseph Stiglitz

Des personnalités du monde politique, académique ou citoyen formulent des propositions tendant à sortir l’Europe du marasme. Ces propositions vont de formules modérées s’inscrivant dans le cadre des traités européens existants à des solutions plus radicales impliquant une véritable refondation des institutions européennes, voire leur disparition.

POUR.press lance une nouvelle série «Des voies pour CHANGER L’EUROPE» avec leurs propositions.

Introduction – Des voies pour CHANGER L’EUROPE
1ère proposition – Hubert Védrine
2ème proposition – Yanis Varoufakis
3ème proposition – Thomas Piketty
4ème proposition – Paul N. Goldschmidt
5ème proposition – Andrew Duff
6ème proposition – Hubertus Buchstein et Michael Hein
7ème proposition – Michel Foucher
8ème proposition – La Confédération Européenne des Syndicats
9ème proposition – Bruegel
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Réformes pour « Sauver l’Euro »

L’auteur de ces propositions, Joseph Stiglitz, est un économiste américain, docteur du M.I.T. à l’âge de 24 ans, conseiller économique sous Bill Clinton, économiste en chef de la Banque mondiale de 1997 à 2000, prix Nobel d’économie en 2001.

La création de la monnaie unique, décidée par le Traité de Maastricht (1991), visait comme objectifs principaux un renforcement de la stabilité et de la croissance économiques, une meilleure compétitivité d’où une présence plus forte de l’Europe dans l’économie mondiale.

Jacques Delors, qui présidait alors la Commission européenne, était aussi convaincu qu’une fois la prospérité économique assurée, l’Europe sociale pourrait à son tour se construire. Pour lui — et pour de nombreux acteurs sociaux, et acteurs politiques à la fibre sociale — prospérité et solidarité devaient aller de pair.

Joseph Stiglitz constate aujourd’hui le résultat inverse: les inégalités ont explosé et la stagnation économique s’est installée. Voyez la recension par Michel Brouyaux du dernier livre de cet économiste, «L’Euro, comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe».

L’économiste, qui a conseillé plusieurs gouvernements sociaux-démocrates en Europe, évoque divers scénarios: un divorce à l’amiable de la Grèce; un «euro flexible» où pays du Nord et du Sud auraient chacun leur monnaie; et même un abandon de l’euro par l’Allemagne. Mais pour lui, ces options sont des derniers recours. Il propose d’abord un plan de sauvetage de l’euro qui exige «plus d’Europe» avec plus d’intégration économique et politique. Ce sont les réformes suggérées dans ce plan de sauvetage que nous présentons ci-dessous.

1. Une véritable union bancaire

Un système bancaire commun suppose une garantie commune des dépôts (par un fonds européen) et des procédures communes pour régler la situation des banques qui ne peuvent pas (ou plus) satisfaire à leurs obligations.

2. Une mutualisation des dettes

Pas d’union économique et de monnaie unique sans des mécanismes d’assistance des pays forts envers les pays faibles. Le montant de la dette mutualisée pourrait être limité; les fonds empruntés pourraient être réservés exclusivement à des investissements d’intérêt européen.

3. Un cadre commun de stabilité, une BCE réformée

Stigltiz propose une réforme fondamentale des critères de convergence de Maastricht. Leur rigidité empêche la flexibilité nécessaire en fonction des conjonctures économiques. C’est à tort, selon lui, que l’Allemagne s’accroche à «l’orthodoxie» budgétaire selon laquelle «la prodigalité dans les dépenses publiques mène aux crises». Au contraire, ce sont des investissements publics significatifs qui, en période de stagnation ou de récession économique, peuvent alimenter la prospérité économique et soutenir la solidarité sociale.

Il faut, dit-il, créer un fonds de solidarité pour la stabilisation à destination des pays confrontés à des chocs négatifs afin de maintenir le plein-emploi et de rétablir la croissance. Ce fonds pourrait contribuer à financer l’assurance-chômage, «notamment dans ses dépenses anormales en cas de récession grave», ainsi que «d’autres dépenses sociales».

L’Europe a aussi besoin d’une institution du crédit aux petites et moyennes entreprises, qui prête aux PME ou garantit partiellement leurs prêts spécialement dans les régions en difficulté. En outre, il faut créer des stabilisateurs automatiques: quand les travailleurs perdent leur emploi à cause d’une crise, ils réduisent leurs dépenses. Si bien, que la crise est amplifiée. Or, avec une assurance chômage, «ce multiplicateur est court-circuité».

Stiglitz propose enfin un mandat plus large pour la Banque centrale européenne (BCE) et les autorités européennes de réglementation financière. Par exemple, lorsqu’un pays est confronté à un excès de demande de crédit, les exigences de montant minimum qu’une banque doit détenir pourraient, par exemple, être durcies localement, ce qui inciterait les banques à prêter moins et donc, à atténuer les pressions inflationnistes. Inversément si la demande est faible les conditions pourront être assouplies.

4. La convergence favorisée

Aujourd’hui les excédents de l’Allemagne produisent de la divergence entre pays de la zone euro. Pour favoriser la convergence, Stiglitz préconise une taxe sur les excédents.

Il propose en outre d’instaurer des salaires minimums dans les pays qui n’en ont pas. Les salaires faibles, qui engendrent des prix plus bas, donc un taux de change réel plus bas aussi, sont une forme perverse de dévaluation compétitive.

5. Encouragement à la croissance et au plein-emploi

On ne peut se satisfaire d’une perspective de croissance lente et de chômage élevé. Il faut élargir le mandat de la BCE à la promotion du plein-emploi et de la croissance et pas seulement de l’inflation. Pourquoi? Pour garantir que le secteur financier «serve réellement la société en fournissant du crédit à des fins productives, par exemple des prêts aux petites et moyennes entreprises».

Pour parvenir à cette croissance et à ce plein-emploi, il faut aussi réformer la gouvernance des entreprises afin qu’elles se concentrent davantage sur le long terme (recherche, innovation), que sur leurs résultats trimestriels.

Il faut enfin créer une procédure urgente pour permettre aux entreprises et aux ménages surendettés de s’en sortir rapidement afin qu’ils puissent continuer à produire et à créer de la valeur.

6. Une prospérité partagée

L’harmonisation fiscale en Europe est indispensable pour éviter l’attirance des capitaux vers les pays qui taxent le moins, ce qui se retourne contre les plus faibles.

L’UE doit instaurer un impôt sur la citoyenneté européenne car c’est au niveau de l’UE que doit se faire la redistribution. Stiglitz propose que les revenus au-delà de 250.000 euros soient éligibles à un taxe européenne de 15%. «Le produit de cet impôt pourrait servir à financer certains efforts, comme la réinstallation des migrants ou l’aide extérieure. Cette initiative ferait peut-être beaucoup plus pour créer l’intégration politique en Europe que l’euro lui-même», selon lui.

Mais l’auteur est conscient de la faible probabilité pour que les responsables politiques actuels se lancent dans un projet de réformes aussi ambitieuses. C’est la raison pour laquelle il évoque les solutions extrêmes citées dans notre introduction…