Des voies pour CHANGER L’EUROPE – Hubert Védrine

Des personnalités du monde politique, académique ou citoyen formulent des propositions tendant à sortir l’Europe du marasme. Ces propositions vont de formules modérées s’inscrivant dans le cadre des traités européens existants à des solutions plus radicales impliquant une véritable refondation des institutions européennes, voire leur disparition.

POUR.press lance une nouvelle série «Des voies pour CHANGER L’EUROPE» avec leurs propositions.

• Introduction – Des voies pour CHANGER L’EUROPE
• 1ère proposition – Hubert Védrine
• 2ème proposition – Yanis Varoufakis

Ancien conseiller de François Mitterrand, ancien Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin (1997-2002), Hubert Védrine est aujourd’hui à la tête d’une société de conseil géostratégique. C’est un socialiste d’une totale indépendance d’esprit comme le confirmait un «adversaire politique», Jacques Chirac lui-même dans le tome 2 de ses Mémoires «Le temps présidentiel» (Ed. Nil, 2011):

«Ce qui caractérise Hubert Védrine, c’est une grande finesse d’analyse alliée à une parfaite maîtrise des rouages diplomatiques, la fidélité à des convictions affirmées en même temps qu’une ouverture d’esprit à rebours de tout esprit dogmatique. À cela s’ajoute ce qui fait de lui un homme d’un commerce toujours agréable: sa courtoisie, sa pondération naturelle.
Hubert Védrine n’est ni le représentant d’une caste, ni celui d’un parti. Sa liberté de jugement le distingue tout autant des cercles diplomatiques traditionnels.
Dans sa conception de la politique étrangère française comme dans sa vision du monde, il réussit à concilier l’exigence gaullienne et le pragmatisme mitterrandien, l’attachement profond à la souveraineté nationale et la conscience éclairée d’une nécessaire adaptation aux évolutions de l’Histoire.»

Dans une longue contribution au «Monde interactif» du 12 juin 2016, à quelques jours du référendum britannique, Hubert Védrine a dessiné sa vision d’une transformation de l’Europe sous le titre: «Il faut un compromis historique entre les élites et les peuples pour relancer le projet européen».
Dans cette première livraison des «Voies pour CHANGER L’EUROPE», nous reprenons les propositions principales qu’il y développait.

1. Pour mettre fin au décrochage des peuples par rapport à la construction européenne, Védrine propose de décider d’abord, officiellement, d’une pause, en adressant cette «adresse aux peuples»: «Peuples d’Europe, vous êtes attachés à ce que vous avez gardé d’identité et de souveraineté. C’est légitime! La construction européenne n’a pas pour finalité de dissoudre vos identités. Nous exercerons notre souveraineté en commun, car nous sommes interdépendants, mais nous vous comprenons et nous décrétons une pause. Pause de l’élargissement, c’est de facto le cas, on reprendra plus tard la question pendante des Balkans. Mais aussi pause dans l’intégration.»

Pendant cette pause, les institutions européennes seraient appelées à la pratique d’une «franche subsidiarité»* par la «retenue dans l’usage de leur pouvoir». Cela donnerait un coup d’arrêt, pendant deux ans, au «complexe juridico-bureaucratique Commission-Parlement européen-Cour de justice».

2. Pendant cette pause, la France et l’Allemagne inviteraient à une sorte de «nouvelle conférence de Messine» qui accoucha du Traité de Rome et lança le «Marché commun» en 1957. Mais cette nouvelle conférence se tiendrait dans une ville d’Europe qui ne soit ni une capitale, ni une ville connue pour ses célèbres sommets ou traités. Y participeraient les États membres de l’UE disposés à s’engager dans un processus: bilan, subsidiarité, relance.

3. En détails, l’ordre du jour de cette conférence serait composé comme suit:

  • Le bilan politique de la construction européenne, de ses méthodes, de son mode de fonctionnement et de décision, de sa bureaucratisation progressive (depuis quand? pourquoi?), de son rapport avec les peuples.
    Ce bilan serait préparé par trois rapports politiques:
    1) de grands anciens,
    2) de plus jeunes dirigeants,
    3) de représentants de la société civile.
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  • La redéfinition du rôle subsidiaire de la Commission dans les politiques et compétences existantes qui, après inventaire, seraient maintenues.
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  • La définition limitative des nouveaux domaines-clés, au sens politique et non financier ou technocratique du terme là où, à l’avenir, la valeur ajoutée du niveau européen serait évidente aux yeux des peuples: la conférence en déciderait. Mais on peut penser qu’une nouvelle hiérarchie des priorités s’imposerait autour de
    1) La sécurité des Européens
    2) La défense de modes de vie européens dans le monde de demain

4. Sécurité des Européens. Sur ce plan, Védrine développe trois propositions importantes: un nouvel accord de Schengen, l’harmonisation des politiques d’asile et un pilier européen de l’OTAN.

  • Nouveau Schengen: définition des frontières extérieures de l’Union et mise en place d’un contrôle efficace de ces frontières avec de solides moyens gérés en commun par les autorités communautaires et intergouvernementales;
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  • L’harmonisation des politiques d’asile: sur une base « 2/3 allemande = accueil des personnes en danger et aide aux pays qu’ils fuient, et 1/3 française = cela doit rester gérable. On y ajouterait une cogestion des flux migratoires entre ce nouveau Schengen, les pays de départ et les pays de transit;
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  • La création d’un pilier européen de l’Alliance atlantique, avec les pays membres qui seraient prêts à élever leur budget de défense à hauteur des 2% du PIB.

5. Maintien du mode de vie européen dans le monde de demain:

  • Védrine définit ce «mode de vie européen» par la recherche d’un équilibre entre la gestion courante et la prise en compte des générations futures, entre l’individu et la collectivité, entre la liberté et l’organisation, entre la protection et l’expérimentation.
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  • Cette vision européenne envisagera «d’écologiser l’agriculture, l’industrie, la chimie, la construction, les transports, etc.» Mais, pour Hubert Védrine, il «serait contradictoire de mener toutes ces politiques au niveau européen». Ce niveau de gestion «ferait connaître les bonnes et mauvaise pratiques, suggérerait, encouragerait, entraînerait, sans se substituer. Ce serait sa nouvelle façon d’être».

6. Conclusion: le résultat de cette conférence ferait l’objet d’un bref texte politique de conclusions. Celui-ci «recentrerait l’union sur l’essentiel» et «pourrait être soumis à référendum le même jour dans chaque Etat membre ayant participé à cette conférence et ayant endossé ses résultats».

* Le principe de subsidiarité vise à assurer une prise de décision la plus proche possible du citoyen en vérifiant que l’action à entreprendre au niveau européen est justifiée par rapport aux possibilités qu’offre l’échelon national, régional ou local. Ce principe vise à rapprocher les lieux décisionnels des citoyens et éviter l’éloignement des lieux de pouvoir.

Source: Le Monde interactif, 12 juin 2016