Des acteurs des temps présents à la reconquête de territoires

C’est rue de la Tulipe, quasi en face du local occupé par “POUR première version” dans les années 70 que je rencontre Paul Hermant dans son appartement jonché de livres et de revues. J’ai envie d’en savoir plus sur Les Acteurs des Temps Présents, ce groupe d’activistes qui, depuis 2013, multiplie des actions originales sur la Wallonie et à Bruxelles.

POUR : Sur votre page Facebook des Acteurs des Temps Présents vous êtes présentés comme une “communauté”. C’est original comme nom, ça…

Paul Hermant : Je dirais plutôt “front social”. Cette forme part de notre naissance, issue au départ d’une rencontre entre des métallos de la FGTB et des paysans de la FUGEA. Peu après se sont joints des artistes et d’autres organisations comme le Rassemblement wallon contre la pauvreté. Mais nous fonctionnons sans structure formelle. Même si nous devrons peut-être devenir un jour un asbl, nous restons une association de fait. Et puisque chez les Acteurs, ce n’est pas le nombre qui compte mais la démultiplication des actions, nous sommes naturellement proches d’autres organisations ou associations. Une septantaine d’entre elles se reconnaissent comme “Acteurs des Temps présents”.

Votre objectif est “une société juste, solidaire et écologique, pratiquant l’égalité entre les hommes et les femmes, les Belges et les étrangers”. C’est généreux et ambitieux comme projet…

Nous revendiquons de fait un changement profond de société, la fin du système de domination et de production d’inégalités qui est à l’œuvre et à la manœuvre. Il ne s’agit pas pour nous de modérer ce qui est l’œuvre, de le rendre vivable ou acceptable. Il s’agit de dire que ce système est à la fois mortifère et moribond et qu’il fait en finir avec lui. Cette volonté assumée de rupture est parfois considérée comme très radicale. Tout le monde n’ose pas partager un tel objectif. De plus, la proximité avec des métallos de la FGTB en “bloque” certains bien que nous ne soyons pas plus proches que d’autres associations ou mouvements de “l’appareil” de la FGTB. Notre propos est de “faire pays dans un pays“, c’est-à-dire de nos emparer des questions du territoire, du temps et de l’argent. Nous travaillons sur le concept de “communs” pour créer du politique, pour fabriquer du nouveau, pour mettre en place d’autres strates de vécu. Nous souhaitons agir parallèlement à ce qui existe et “libérer, reconquérir des territoires“. Mais notre logique est celle d’une dépossession, d’un partage de ces territoires reconquis.

Cette manière de concevoir l’action politique ne vous rapproche-t-elle pas de mouvements qui en d’autres temps et d’autres lieux ont prôné le retrait, la mise en place de micro-sociétés qui ne positionnaient pas contre les pouvoirs mais “à côté” de ceux-ci…

Nous avons deux branches dans notre manière d’agir. Nous critiquons et contestons radicalement l’ordre existant mais nous développons aussi une prospective. Notre projet pour le futur n’est volontairement pas précisé à ce stade. Nous en déciderons ensemble mais, en attendant, ne perdons pas de temps et créons. Des paysans sont parmi nos fondateurs mais nous ne nous centrons pas uniquement sur les alternatives en milieu agricole ; nous voulons vraiment créer des embryons d’économie alternative. Les métallos nous poussent souvent à nous poser la question de l’industrie. Quelle industrie avec quels types de nuisances pour quel genre de production et pour quelle destination ? Ce ne sont pas des secteurs facilement abordables mais il est nécessaire d’en débattre.

Quand j’entends votre approche, je me dis que déjà au XIXe siècle, des socialistes utopiques et des anarchistes tentaient de mettre en place de tels dispositifs, comme les phalanstères et autres familistères, les mutuelles et les coopératives…

Nous pouvons nous inspirer des propositions de Kropotkine et autres penseurs mais notre questionnement est : “Pourquoi nous fait-on vivre ce que nous vivons, pourquoi acceptons-nous de le vivre et pourquoi, même, nous le faisons vivre aux autres ?“. Pour répondre à cette question et aller à la rencontre des gens, nous privilégions les marches. Nous avons débuté nos actions par des marches en Wallonie qui est notre territoire d’origine. Cela permet de mettre ensemble des gens venus d’horizons très différents. En 2014 déjà nous avions marché pour réaliser un cadastre des scandales et des merveilles, c’est-à-dire la résultante du vieux monde et les nouveautés qui peuvent naître. Toute alternative ne nous est pas apparue comme vertueuse, notamment si elle ne prend pas en compte la question de la domination dans nos sociétés. Il importe donc de problématiser et de repolitiser. Même dans de nouvelles coopératives les rapports hiérarchiques ne bougent pas automatiquement et les conditions de travail ne sont pas très différentes du secteur marchand classique.

En reliant par la marche diverses initiatives dispersées, nous avons l’espoir de créer un archipel de résistances, un pays dans un pays… Nous n’employons pas le mot réseau car celui-ci a été dévoyé par le système dominant qui a l’art de récupérer nos meilleures idées. Tout récemment, nous avons organisé deux nouvelles marches, dites des communs et des réparations. Nous avons voulu tester nos hypothèses sur le terrain. Nous avons à nouveau réalisé que le marcheur qui arrive fatigué est reçu de manière plus ouverte. Il y a une sorte d’horizontalité, une “libération de l’égalité” qui permet des dialogues très riches. Souvent la relation était intense et le soir nous avions de débats et des échanges très riches. Nous avons constaté que les marcheurs, après leur journée parfois dure, étaient plus cool. La marche est aussi un outil permettant la contestation et ainsi, à Charleroi, nous avons, avec d’autres, pu interpeller le conseil communal et débattre avec les responsables politiques des dangers du service communautaire que le gouvernement fédéral veut “proposer” aux allocataires des CPAS dans le cadre de leur “projet individualisé d’intégration sociale”.

Ces marches sont pour nous des outils de dissidence. Les syndicats font traditionnellement marcher 100.000 personnes entre gare du nord et du midi sans que cela que cela fasse vraiment reculer les politiques antisociales du gouvernement. Ces moments ont fini par être ritualisés. L’effet ne serait-il pas beaucoup plus grand si ces 100.000 personnes se divisaient en des milliers de groupes de marcheurs qui parcouraient le pays allant à la rencontre des gens, là où ils vivent ?

Et vos rencontres, sur quoi débouchent-elles, quelles sont vos perspectives d’avenir ?

Nous allons continuer à organiser le boycott de l’obligation du service communautaire dans la cadre du projet d’insertion et des marches auront lieu toutes les semaines à partir du moins de septembre jusqu’au 17 octobre tous les mercredis, jeudis et vendredis. A Bruxelles, nous avons réussi à forcer la Ville de Bruxelles à démonter un dispositif de pseudo arrosage de plantes qui avait pour seul but de chasser des sans abris d’un refuge. Nous soutenons aussi le projet de gestion dans la logique des communs le projet d’urbanisation de la gare Jospahat à Schaerbeek. A Bois-du-Luc où, dans un coron historique, nous avons eu des contacts très riches lors de la marche des réparations.

De ces marches, nous retenons le fort potentiel rebelle. Les marches, telles que nous les avons pratiquées, amènent à produire une nouvelle narration politique, un récit qui s’écrit avec les personnes rencontrées, mais aussi des nouvelles pratiques politiques. Nous allons notamment mettre sur pied dans des quartiers, avec des partenaires, des bureaux temporaires de recherches communes sur “les réparations”.  Ainsi, nous poserons la question “Si nous devions réparer quelque chose demain, par quoi commencerait-on ?”, question à laquelle tout le monde peut répondre. Le champ est large, il permet l’implication, intime ou sociale, de chacune et chacun. C’est comme cela, je pense, que nous pourrons dessiner petit à petit le pays dans le pays. Aujourd’hui, on voit bien que les tentatives de sensibilisation ou de persuasion ont échoué, personne n’écoute plus ni ne croit plus personne. Il faut aller retrouver la population si on veut un jour la voir devenir un peuple. “Il faut y aller !

Propos recueillis par Alain Adriaens