Demain, soyons dans la rue!

Interview de Gilles Maufroy, permanent au CIEP-MOC Bruxelles,
responsable du groupe « Pension »

Ce 19 décembre, vous serez dans la rue pour vous opposer à une série de réformes des pensions. Lesquelles et pourquoi?

Ce qui a déclenché la colère à une échelle massive, ce sont les réformes de l’été, qui n’ont pas été votées, mais qui ont été décidées sur le principe. Ces réformes contiennent des éléments, comme la diminution des assimilations pour une série de périodes d’ « inactivité », notamment le chômage. Ces périodes seront calculées de façon plus défavorable pour la pension. La conséquence principale est la diminution de la pension, à l’arrivée.

On a également eu la confirmation que le gouvernement veut avancer dans son projet de refonte et de destruction totale du système de pensions tel qu’on le connait aujourd’hui, pour arriver à un système de « pensions à points », qui change fondamentalement la logique du système dans lequel on est depuis plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, on rentre dans le monde du travail, on cotise et par ce fait-là, on est assuré de toucher un certain montant à la fin. Et lorsque l’on rentre notre salaire et nos cotisations sur mypension.be, on peut d’ailleurs voir le montant de notre pension (sur base d’un scénario très optimiste, qui suppose qu’on garde le même emploi). On a prise sur ce montant, les syndicats peuvent revendiquer une hausse de celui-ci. Dans le système à points, par contre, ce ne sont pas des euros que l’on rentre dans le système, mais des morceaux de points. Le problème, c’est qu’on ne connaît pas la valeur du point jusque peu de temps avant d’arriver à la pension. Un autre problème, ce sont les critères en fonction desquels ils veulent faire bouger la valeur des points. Ils voudraient que les points puissent changer de valeur en fonction de l’augmentation de l’espérance de vie. Et donc, plus on vivra longtemps, moins on aura de pension, ce qui est une logique absolument délirante, bien que cohérente avec leur vision. Dans les projets actuels, la valeur des points pourrait aussi changer en fonction de la dette publique, du déficit budgétaire ou même de la croissance économique. Ce sont donc des critères sur lesquels les travailleur.se.s n’ont aucune prise, sur lesquels on ne peut pas négocier. Le système des pensions devient une variable d’ajustement budgétaire automatique pour l’Etat et non plus un droit garanti par la sécurité sociale, tel que c’était depuis l’après-guerre. Dernière chose : la pension à points serait liée au salaire moyen. Si ce dernier continue à baisser, ce que ce gouvernement favorise avec l’explosion des contrats précaires et le saut d’index, la valeur du point baissera également.

Même s’ils prétendent que cela ne changera rien, il y a donc beaucoup de garanties que cela fasse baisser le montant des pensions et très peu d’espoir que ça soit l’inverse. « Dormez, brave gens. »

Ce sont les raisons principales pour lesquelles les gens se mobiliseront ce 19 décembre. Cependant, il y a une politique générale sur les pensions depuis des années, et même avant ce gouvernement, qui va dans le même sens, et contre laquelle les travailleur.se.s se mobilisent.

Qu’en sera-t-il alors de l’âge de la pension ?

Rappelons les principes appliqués par les derniers gouvernements en matière de fins de carrière. Si on élargit au-delà de la pension, avant – et je dis avant car aujourd’hui on n’en parle même plus vraiment – on avait ce qu’on appelle les prépensions. Beaucoup de travailleurs et travailleuses partaient déjà vers 55 ans à la prépension – beaucoup d’entre eux étaient déjà fort usés – parce que ce système de chômage avec un complément d’entreprise permettait de s’en sortir plus ou moins financièrement quand on n’a presque plus aucune chance de retrouver un boulot. En 2005, on a attaqué les prépensions. Ça adonné une énorme grève générale, à l’époque. Entre 2005 et 2014, on a continué à reporter l’âge des prépensions, mais également des retraites anticipées. Les coalitions fédérales précédentes et actuelle ont attaqué le système de crédit-temps en fin de carrière, en les rendant moins accessibles, en les retardant, etc. Et pour couronner le tout, la coalition MR-N-VA s’est attaqué à l’âge de la pension. C’est le dernier morceau. Et là, c’est Charles Michel et sa coalition qui s’y attaquent, ens’appuyant sur cette fausse évidence : « Si les gens vivent plus longtemps, ils n’ont qu’à travailler plus longtemps ». Et l’on sait qu’il n’y a pas un travailleur sur dix qui peut terminer dans des conditions plus ou moins vivables à 65 ans, et on voudrait les forcer à tenir jusqu’à 67 ans.

Ils ont voté l’application en deux tranches : en 2025, on passerait à 66 ans, et 67 ans en 2030. L’avantage avec les réformes qui voient leur application reportée, c’est que l’on peut très bien exiger d’un prochain gouvernement qu’il revienne sur la question et tue cette réforme antisociale avant son application.

Le rachat de ses années d’étude, est-ce une bonne solution pour augmenter sa pension ?

Il faut savoir qu’avant, les années d’études des fonctionnaires étaient d’office prises en compte pour la pension. C’était intégré comme s’ils avaient cotisé ces années-là aussi, quelque part ce sont des travailleurs en formation, formés pour un niveau de diplôme qui leur permet d’accéder à la fonction publique, ils avaient déjà investi dans le service public en se formant toutes ces années-là. Aujourd’hui, c’est fini, ils vont devoir les racheter. Dans le privé, on pouvait déjà racheter ses années d’études, jusqu’à un certain âge. Désormais ce sera le même montant pour tout le monde, y compris pour les fonctionnaires, dont on ne prend plus en compte les années d’études, ce qui constitue une attaque frontale contre leurs droits. Plutôt que d’harmoniser vers le haut, le gouvernement tire tout le monde vers le bas.

Le montant pour le rachat sera à peu près de 1.500€ par année d’études. C’est l’équivalent d’un mois de salaire, et parfois plus, pour beaucoup de travailleurs. Pour quelqu’un qui a fait 5 ans d’études, ça fait 7.500€ ! Ça donnerait environ 250€-300€ brut par an de pension en plus. Le problème, évidemment, c’est qu’on ne sait pas combien de temps on va vivre après notre pension. À partir de 55-60 ans, notre santé se dégrade fortement, et même si l’espérance de vie reste élevée, il y en a malgré tout un bon paquet d’entre nous qui ne pourront pas tenir après leur pension. Philippe Maystadt, qui vient de décéder, devait avoir à peine 69 ans, c’est-à-dire quelques années après sa pension. Il n’a pas fait de métier lourd. Et c’est pourtant loin d’être une exception. Ils seront nombreux à se demander si ça vaut le coup de lâcher 7.500€ aujourd’hui pour un gain relativement faible alors qu’il faudra 10 à 20 ans de pension pour commencer à « rentabiliser » ce rachat.

Le gouvernement a mis un dispositif provisoire, avec quelques incitants (déductibles fiscalement) pour inciter les gens à verser dès aujourd’hui, pour que les travailleur.se.s renflouent eux-mêmes les caisses de la Sécu.

Est-ce intéressant de prendre une assurance complémentaire pour la pension?

Je dirais non, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il faut avoir les moyens. Et il y a plusieurs types d’épargnes-pension. Est-ce qu’on parle de l’épargne individuelle, chacun avec son dépôt dans sa petite banque, etc. ? Ou parle-t-on des assurances-groupes et fonds de pension ? Dans le premier cas, c’est chacun pour soi, donc plus on a d’argent, plus on peut mettre de côté. Mais c’est de l’argent qui ne rentre pas dans la solidarité et qui coûte, même, de l’argent public, via les déductions fiscalesencouragées par le gouvernement.

Et est-ce qu’on peut faire confiance aux banques, aux fonds de pension et assurances-groupe pour ne pas se casser la figure une seconde fois, comme en 2008, et nous faire passer à la caisse ? En 1987, par exemple, il y a eu un grand krach financier aux États-Unis, et en un coup, 50% des fonds de pension privés se sont retrouvés sur les genoux. Plein de retraités ont alors vu leur pension fortement diminuée, voire réduite à néant. Idem aux Pays-Bas, après la crise de 2008, plusieurs fonds de pensions ont dû réduire le montant des versements.

Et chez nous, le taux de rendement garanti est devenu flexible (entre 1,75% et 3,75%), parce que les assureurs ne veulent plus garantir les montants. Pas étonnant…

Ce système d’épargne et de capitalisation, c’est surtout du chacun pour soi, ce n’est donc pas un système de cotisations et de répartition qui garantit immédiatement et pour le futur le circuit de solidarité entre les travailleur.se.s. A l’inverse de notre Sécurité sociale, dans laquelle les travailleur.se.s d’aujourd’hui cotisent et payent les pensions d’aujourd’hui. Et demain, ils auront une pension payée par les actif.ve.s du futur.

En outre, la pension capitalisé est placée dans des investissements spéculatifs, chez des marchands d’armes mais aussi dans des restructurations et délocalisations d’entreprises. C’est le paradoxe : l’épargne des travailleurs actifs sert à surexploiter d’autres travailleurs actifs ou à les mettre sur la paille.

C’est pour cela que nous serons nombreux dans la rue ce 19 décembre : il y aura non seulement le front commun syndical, CSC-FGTB. Il y aura aussi, évidemment, les organisations du Mouvement Ouvrier Chrétien (Vie Féminine, les JOC, la Mutualité, etc). Je pense qu’on reverra aussi les copains et copines de Tout Autre Chose et Hart Boven Hard et beaucoup d’autres organisations. On attend que les partis progressistes soient là également. On devrait compter sur 40 à 50.000 personnes pour envoyer un signal fort. Nous serons en effet à la veille du vote de toutes ces mesures comme les flexi-jobs – qui sont« cohérentes » avec leurs mesures contre les pensions : plus on aura de flexi-jobs, moins on pourra cotiser pour nos pensions.

Notre détermination doit donc être extrêmement forte et nous devons nous préparer à d’autres étapes d’un plan de bataille à la hauteur de l’attaque.