Déferlante d’universités privées ?

Nombre de retraités US payent encore leur prêt étudiant!

ENSEIGNEMENT
Prise de position

La littérature étudiante dénonce le risque de voir déferler en Europe les grandes écoles privées américaines. Cette dénonciation relève-t-elle du fantasme?…

Enseignement
Joe Iurato – http://www.joeiurato.com/

Si l’enseignement n’est pas explicitement cité dans le mandat de négociation du TTIP, il y est insidieusement bien présent, sous le camouflage des «services» dont il fait effectivement partie. Pour preuve, la Commission européenne a poursuivi la Slovénie dans le cadre de «la liberté d’établissement et libre circulation des services». En cause, une loi relative à l’enseignement supérieur qui entravait les prestataires de l’UE à exercer leur droit. En effet, toute institution d’enseignement d’un état membre de l’Union européenne – quel que soit son statut; privé ou public – doit pouvoir ouvrir librement une succursale ou filiale dans tout autre pays de l’Union. L’élargissement du marché unique européen au marché transatlantique, ce serait pareil. À moins d’exclure explicitement l’enseignement de son champ d’application, le TTIP ouvrirait donc bien le «marché de l’enseignement ou de l’éducation» aux frontières de l’UE et des USA.

En Belgique, un coût raisonnable et parfois la gratuité

Pour le citoyen belge ou ressortissant de l’Union européenne, l’enseignement obligatoire primaire et secondaire est gratuit mais engendre souvent quelques frais annexes à charge des parents. Par contre l’inscription pour étudier dans une Université en Fédération Wallonie-Bruxelles est payant. Il revient cette année à 834€. Mais ce montant est ramené à la moitié et au quart pour les Hautes Écoles. La législation belge prévoit également des taux intermédiaires pour les étudiants de condition modeste quand ce n’est pas la gratuité pour les bénéficiaires d’allocation à un titre ou à un autre. Il faut bien sûr ajouter les frais afférents aux biens et services à l’étudiant (ex. syllabi, bibliothèque…).

Aux États-Unis, les jeunes hypothèquent leur avenir

Les frais d’inscription à l’entrée dans l’université varient en fonction de l’État (pour les universités publiques avec un coût de 6.500 dollars, soit 5.500 €) ou du prestige de l’établissement (pour les universités privées avec un coût 50.700 dollars, soit 42.500 € avec hébergement obligatoire en première année compris). Comme peu de familles peuvent financer les études de leurs enfants, ceux-ci ont recours aux bourses (10%), à un job d’étudiant ou à un emprunt, ce qui est le cas pour deux tiers d’entre eux. Le prêt par année d’étude se situe à hauteur de 25.000 dollars (21.000 €) en moyenne. Les inégalités entre les familles à fort et à moindre revenu se sont accentuées. Ensuite, entré dans la vie active, l’étudiant, parfois largement endetté, commence à rembourser. Le rêve d’un bel avenir professionnel tourne au cauchemar quand l’emploi espéré n’est pas obtenu! Certains retournent chez leurs parents et reportent leurs projets personnels comme celui de fonder une famille. Bon nombre de retraités n’ont toujours pas fini de payer leur prêt et doivent collectivement un montant global de quelques dix-huit milliards de dollars à l’État américain qui se rembourse en ponctionnant leur retraite![1]

Une privatisation déjà en route

En Europe, le financement de l’enseignement supérieur est majoritairement public. La diversification des sources de financement – et donc la recherche de partenariats privés – est cependant à l’ordre du jour depuis de nombreuses années. Un rapport Eurydice confirme cette diversification[2].

C’est également le cas aux États-Unis, où les diplômes d’enseignement supérieur délivrés par des établissements privés à but lucratif sont en hausse continue. On constate donc déjà une privatisation rampante de l’enseignement supérieur tant eu Europe qu’aux États-Unis. Le TTIP ne ferait qu’amplifier le phénomène.

Plus cher, mais meilleur?

Les «services» d’enseignement fournis par ces établissements marchands sont-ils de meilleure qualité? Un rapport critique du Sénat des États-Unis nous éclaire: le secteur privé à but lucratif de l’enseignement supérieur américain est miné par des problèmes de qualité insuffisante, avec de nombreux étudiants qui paient un prix élevé pour leurs diplômes et certificats de valeur douteuse. De plus, des montants énormes d’argent du contribuable (36 milliards de $ par an) sont gaspillés pour le financement de tels établissements. Il précise que ces institutions consacrent 19,4% de leurs ressources en distribution de profits aux actionnaires, 22,4% en dépenses de marketing et recrutement d’étudiants et seulement 17,7% aux frais d’enseignement et de formation.[3] On le voit, un tel système, de l’aveu même des autorités US est trois fois insatisfaisant: il gaspille des ressources financières, investit trop peu dans la formation elle-même et assure un enseignement de piètre qualité.

Le détricotage de l’ enseignement démocratique

Cette orientation américaine vers la privatisation s’impose progressivement en Europe. Elle conduit à un détricotage de la démocratisation de l’enseignement qui constitua un progrès social essentiel dans nos pays au vingtième siècle. Par l’augmentation du coût de l’enseignement supporté par les familles, c’est l’accessibilité à cet enseignement, et à l’émancipation qui l’accompagne, qui se réduit et promet aux plus faibles de notre société un avenir encore plus sombre.

Aujourd’hui, en Belgique, tout le monde a droit à l’enseignement dont l’objectif espéré est l’excellence. De l’autre côté de l’Atlantique, le modèle privé vise à satisfaire les plus nantis afin de faire de l’enseignement une source de profit. Arrivant en Europe avec ses propres financements, n’importe quelle société américaine pourrait réclamer le partage des subsides octroyés aujourd’hui à nos universités par l’Etat belge. En cas de refus, ce serait l’assignation auprès des tribunaux pour concurrence déloyale envers une entreprise privée.

Quelle solution aurait alors le gouvernement belge? Octroyer les mêmes primes aux entreprises américaines serait financièrement insoutenable. Reste la solution de supprimer les allocations et subsides, avec pour conséquence la fin de notre enseignement, fruit d’une législation attentive à assurer un apprentissage accessible à tous les citoyens tout en visant l’excellence!

Un traité de libre-échange, qui éjecte les normes, les accords et les garde-fous patiemment construits avec les libertés civilisatrices, livre l’enseignement pieds et poings liés à la domination outrancière des investisseurs.

[1] http://etudiant.lefigaro.fr/international/actu/detail/article/États-Unis-certains-retraites-peinent-a-rembourser-leur-pret-etudiant-8766/

[2] http://eacea.ec.europa.eu/education/eurydice/documents/thematic_reports/091FR.pdf

[3] US Senate, Health, Education, Labo rand Pensions Committee : “For Profit Higher Education : The Failure to Safeguard the Federal Investment and Ensure Student Success”, July 30, 2012. Rapport du Comité pour la santé, l’éducation, le travail et les pensions, du Sénat des États-Unis, intitulé : « L’échec de la sauvegarde de l’investissement fédéral et de la réussite des étudiants »