Dans quelle sociétévoulons-nous vivre ?

EDITO

Nous ne réfléchissons plus assez à l’origine de nos droits démocratiques et sociaux. Nous sommes les héritiers du Siècle des Lumières (Montesquieu, Rousseau et Voltaire) d’où sont nées nos conceptions du rôle de l’État et du citoyen, la séparation des pouvoirs, creuset de la démocratie. Au siècle suivant, ce furent les grandes luttes ouvrières libérant les travailleurs des chaînes de la surexploitation. Au 20è siècle, ce fut la conquête progressive du suffrage universel et, dans la foulée de la seconde guerre mondiale et grâce, notamment, à la lutte de la Résistance, la construction d’une sécurité sociale institutionnalisée entre les États, les employeurs et les travailleurs.

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Jef Aérosolhttp://www.jefaerosol.com/

C’est cette longue histoire politique et sociale qui engendra nos droits syndicaux et sociaux : enseignement libre et gratuit, santé pour tous, égalité des sexes, protection des enfants,…

On ne s’indigne pas assez aujourd’hui du fait que les droits humains les plus élémentaires ne soient pas acquis ou respectés dans une grande partie du monde, qu’un enfant meure de faim toutes les 5 secondes, alors que la production alimentaire mondiale pourrait nourrir plus que les 7 milliards de terriens.

On ne mesure pas non plus à quel point cet héritage est menacé de dilapidation, voire de disparition, par une mondialisation débridée, menée par les grands pouvoirs financiers et industriels internationaux. Ceux-ci sont appuyés par des dirigeants politiques soutenant la recherche effrénée du profit, quitte à exclure le plus grand nombre des avantages de notre société développée, et quitte à enfoncer toujours plus les autres pays dans la pauvreté.

Le journal que vous avez entre les mains propose d’examiner le risque que nous perdions ces droits acquis. Il propose d’analyser les faits, de remonter aux causes et de répondre au pourquoi. Pourquoi pourrait-on perdre le droit à l’enseignement gratuit, aux soins de santé pour tous, aux droits sociaux et syndicaux, à notre justice, au pluralisme politique ?

Nous examinons le Traité transatlantique, qui se construit secrètement, ou en tous cas de manière non transparente, entre l’Europe et les États-Unis. Pour la première fois dans notre histoire contemporaine, l’ensemble de nos acquis et de nos valeurs, philosophiques, politiques et humains peuvent être déconstruits au profit des multinationales qui, par ce Traité, hériteraient de pouvoirs tellement importants que même une partie de notre système législatif serait confié à un conseil de technocrates.

Un tel enjeu ne fut pas proposé à la discussion lors des élections européennes et aujourd’hui le gouvernement fédéral ne veut toujours pas d’un débat transparent et décisionnel sur ce Traité… Les innombrables lobbies, travaillant pour les multinationales à Bruxelles, font un « excellent » travail pour camoufler les vrais objectifs du Traité derrière la façade d’un simple contrat commercial visant à diminuer les « obstacles » afin de « booster » les économies européenne et américaine.

Heureusement, de nombreuses forces citoyennes, syndicales et politiques prennent conscience du vrai contenu du Traité transatlantique. Et pour qu’un plus grand nombre en soit informé, pour que chacun puisse se mobiliser, nous avons décidé de créer ce journal d’intervention que nous voulons de large audience : 150.000 exemplaires seront diffusés en Belgique et en France, pour informer, analyser, comprendre ce que les multinationales préparent avec la complicité d’une partie de la classe politique, des institutions européennes et des 28 États membres.

Nous avons aussi décidé de coupler le journal POUR à un site internet dynamique au quotidien, avec articles, chroniques, débats, revue de presse et actions mobilisatrices : www.pour.press.

Nous avons fait le choix de multiplier les éclairages critiques, précis et factuels. Nous avons voulu diversifier les participations à l’examen du TTIP pour que, portée par un pluralisme rigoureux, la compréhension des enjeux de société soit évidente et réponde à la question : « dans quelle société voulons-nous vivre et faire vivre nos enfants ?»

L’urgence est grande. Deux Traités doivent être soumis dans les prochains mois au Parlement européen : le Traité avec le Canada, appelé CETA, et le Traité avec les États-Unis, appelé TTIP.

Les citoyens n’ont quasiment pas entendu parler du CETA . Cependant, MM. Barroso et Van Rompuy l’ont signé à Ottawa en catimini, juste avant la fin de leur mandat, alors qu’il n’avait pas été débattu. Pour avoir force de loi en Europe et au Canada, il doit encore être ratifié par les parlementaires de ces pays. Puis ce sera au tour du TTIP d’être soumis à l’approbation des parlementaires européens et américains. Et, chose qui va sans doute vous surprendre, les 751 députés européens n’auront pas eu le droit de participer à la rédaction du texte qui sera soumis au vote. Pire encore, ils ne pourront effectuer aucun amendement au texte qui leur sera soumis, ils ne pourront tout simplement que pousser sur le bouton « oui » ou « non.» Est-ce cela le modèle de démocratie parlementaire pour lequel on nous a demandé de voter lors des élections européennes ?

Si, par malheur, les lobbies du business américain et européen, dans un grand travail au corps des députés européens, permettent au « oui » de l’emporter, il restera peut-être la possibilité d’un recours devant chacun des Parlements des 28 États membres. Si l’un d’entre eux rejette majoritairement CETA et TTIP, notre démocratie survivra et pourra encore se renforcer.

Le rejet du CETA et du TTIP est l’enjeu de la bataille.

Agir maintenant, en se ralliant aux mouvements et aux actions de conscientisation, en signant les pétitions, c’est participer au sursaut démocratique indispensable pour nos libertés. C’est s’engager activement pour l’abandon d’une société dans laquelle les marchés dominent la démocratie, pour la création collective d’une société dans laquelle le Politique reprendrait démocratiquement le pouvoir sur le marché et la cupidité du monde de la finance.