Comment devient-on un écrivain engagé?

Dans ma jeunesse, on nous faisait étudier « La Condition humaine ». Avec quelques autres, (notamment, si j’ai bonne souvenance, le Bernanos des « Grands cimetières sous la lune »), Malraux était pour nous le type-même de l’écrivain engagé.

Il ne l’a pas toujours été. Né dans un milieu relativement modeste, André Malraux est, en 1923, un dandy. En dépit des efforts de son épouse Clara pour l’intéresser à la question sociale, il n’aime rien tant que briller dans les salons où, tiré à quatre épingles, il éblouit son monde par son esprit et sa vaste culture.

Il part avec Clara en Indochine le 13 octobre 1923, à 22 ans. Quand il en revient, deux ans plus tard, il est devenu un compagnon de route des révolutionnaires. Que s’est-il passé pendant ces 26 mois ?

C’est cette période de sa vie, bizarrement peu traitée par ses biographes, que Raoul-Marc Jennar nous raconte dans ce livre : « Comment Malraux est devenu Malraux » (1).

Quand il débarque en Indochine, la plupart des colonisés ne demandent encore que d’être soumis aux mêmes lois que les Français. Autrement dit, l’égalité, inscrite aux frontons des mairies. Mais ceci suffit déjà à valoir le bagne. Ces humbles revendications, selon l’expression de celui qui n’est pas encore Ho-chi-minh, Malraux va les soutenir, en partageant, dans un premier temps, l’illusion de croire à l’amélioration du système colonial. Il crée avec quelques amis, un journal, L’Indochine, dans lequel il manie ironie féroce et humour ravageur pour brocarder la presse aux ordres et l’iniquité des procès faits aux colonisés. Ce qui lui vaut la haine de la « bonne société »… et tous les ennuis possibles et imaginables.

Il doit bien constater que son action n’éveille pas les consciences. Dès qu’ils débarquent, les colons ne visent qu’à faire le plus d’argent possible, le plus vite possible. Le vol des terres, l’accaparement de l’eau se poursuivent. L’opposition à la colonisation se développe, les massacres d’Indochinois se multiplient. Couverts par l’Administration coloniale, des légionnaires décapitent les nationalistes (ou supposés tels) à la scie…

Malraux doit se rendre à l’évidence : le colonialisme n’est pas réformable. « Je ne conçois pas, écrit-il désormais, qu’un Annamite courageux soit autre chose qu’un révolutionnaire ». Et Clara : « Pour que le problème de la condition matérielle de l’homme devînt le plus important, il nous a fallu le rencontrer comme pris dans le verre grossissant qu’était la condition coloniale … ».

Rentré en France métamorphosé, Malraux est prêt à rejoindre les intellectuels antifascistes, puis à s’engager aux côtés des Républicains espagnols et dans la Résistance.

Agrémenté de documents photographiques remarquables et, bien sûr, de plusieurs articles virulents de Malraux, ce récit palpitant passionnera les admirateurs de l’auteur de L’Espoir. Mais il intéressera aussi les férus d’histoire du XXe siècle et du colonialisme, de même que tous ceux qui, heureusement nombreux par les temps qui courent, se posent la question de l’engagement, de son comment et de son pourquoi.

Ajoutons ceci : l’admiration de Raoul Jennar pour son héros ne fait aucun doute (2). Elle ne fait cependant nullement de ce livre une hagiographie : l’affaire des statues volées au Cambodge, par exemple, n’est pas éludée.

Non, Malraux n’était pas un saint. C’était un homme. Mais quel homme !

Michel Brouyaux

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(1) Comment Malraux est devenu Malraux. Cap Bear éditions. 215 pages. 16 €.

(2) Docteur en sciences politiques et en études khmères, Raoul Marc Jennar est administrateur des Amitiés Internationales André Malraux; il a participé à l’appareil critique du tome II des “Œuvres complètes” d’André Malraux publiées dans La Pléiade. Il est aussi l’auteur de plusieurs essais et conférences sur la mondialisation et notamment, récemment, du livre “Le Grand Marché Transatlantique”. (Cap Bear)

 

Une tournée de rencontres avec l’auteur aura lieu du 20 au 26 octobre chez plusieurs libraires de Belgique.