Bruxelles, petits arrangements entre grands

La capitale belge compte entre 20.000 et 30.000 lobbyistes, soit un lobbyiste pour deux fonctionnaires européens, ce qui fait de Bruxelles la deuxième capitale du lobbying au monde, après Washington.

LOBBIES
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© Levalet http://www.levalet.org

«La Commission Européenne en est arrivée à percevoir son véritable «électorat» comme étant les milieux d’affaires[1]». Ces mots sont ceux de Pierre Defraigne, ancien directeur général adjoint de la Direction Générale au Commerce de la Commission Européenne.

Les milieux d’affaires, à travers les lobbies, occupent beaucoup d’espace politique à Bruxelles. On estime que la capitale belge compte entre 20.000 et 30.000 lobbyistes, soit un lobbyiste pour deux fonctionnaires européens. Seulement un quart d’entre eux, environ 7.400 lobbyistes, sont actuellement inscrits dans le registre européen de transparence. Ceci fait de Bruxelles la deuxième capitale du lobbying au monde, après Washington.

Le lobbying est une profession spécialisée dans l’influence des politiques pour le compte d’intérêts particuliers. Un lobbyiste résuma son métier ainsi: « Je fais de l’espionnage et de la manipulation».[2] De fait, le métier de lobbyiste regroupe une palette d’activités assez large, de la collecte de renseignements à la stratégie d’influence, de la création de fausses associations citoyennes, en passant par l’organisation d’évènements, de dîners…

Mais un lobbyiste aurait peu d’influence s’il ne trouvait pas d’oreille pour l’écouter. Une des techniques éprouvées consiste donc à engager d’anciens fonctionnaires européens. Les aller-retour d’employés entre le privé et le public sont ainsi monnaie courante dans le quartier européen, avec pour conséquence une circulation ininterrompue d’informations entre les entreprises et les fonctionnaires. Ces frontières sont poreuses à tous les niveaux de la Commission Européenne. Un exemple: celui de Neelie Kroes. L’ancienne commissaire à l’agenda digital est maintenant une conseillère spéciale pour la banque américaine Merrill Lynch. Parmi les membres du conseil permettant aux grandes banques de faire appel aux décisions prises par la Banque Centrale Européenne se trouve Edgar Meister, un ancien employé de la Deutsche Bank.

Quels sont les intérêts représentés à Bruxelles ?

Le registre de transparence européen peut fournir une réponse partielle. Malgré le fait que l’inscription dans ce registre soit volontaire et que l’entrée de données erronées ne soit pas pénalisée, on peut y observer que 60 pour cent des lobbyistes à Bruxelles représentent les intérêts des grandes entreprises[3].

Face à ces lobbyistes, les institutions européennes ont les oreilles grandes ouvertes. Dans le cas des négociations commerciales entre les Etats Unis et l’Union Européenne (UE), le TTIP[4], la CityUK, qui représente le secteur financier de Londres, a commenté sur la position de l’UE dans le TTIP en termes de finance qu’ «elle reflète tellement l’approche de la CityUK qu’un spectateur externe aurait pu penser qu’elle sortait directement de notre brochure sur le TTIP »[5].

CityUK n’est pas dans le registre européen de transparence.

A Bruxelles, la Commission Européenne donne la place aux lobbies au sein même de ses groupes d’experts. Dans le comité de conseil sur les gaz de schiste, sur les 74 membres, plus de 70 % d’entre eux représentent ou ont des liens financiers avec l’industrie des gaz de schiste.[6]

Comme l’indiquent les journalistes de France4[7] «A Bruxelles, quand les experts sont des commerçants, leurs conseils sont des spots de pub».

Mais les lobbies n’opèrent pas toujours sous l’étiquette explicite d’une grande entreprise.

Ils peuvent créer des organisations en apparence d’intérêt général, en apparence. C’était le cas du réseau pour la biodiversité des abeilles[8]. Derrière ce nom se cachait BASF (le plus grand producteur de produits chimiques au monde) durant le débat européen sur les néocotinoides, ces produits chimiques utilisés dans les pesticides et liés au déclin de la population des abeilles[9]. Ce réseau au nom innocent a co-organisé une exposition au parlement européen minimisant le rôle destructeur des pesticides.

Des cabinets d’avocats, des entreprises de relations publiques, des organisateurs d’événements permettent également aux grandes entreprises de faire passer le même message par différents chemins pour le même but.

Prenons le cas du TTIP

Cabinets d’avocats

Freshfiels Bruckhaus Deringer est un cabinet d’avocats. Ils offrent des services à l’ «interface de la loi, la politique et les affaires» et «aident leurs clients à gérer de façon proactive tous les aspects de l’environnement réglementaire de l’Union Européenne[10]»

Autrement dit, des avocats qui sont aussi des lobbyistes à louer.

Dans le cadre du TTIP, cela pose problème. Freshfields Bruckhaus Deringer n’est pas seulement un cabinet d’avocats lobbyistes. C’est aussi le cabinet d’avocats qui a géré le plus d’arbitrages états versus investisseurs dans des tribunaux privés. Ces tribunaux qui sèment la controverse dans le débat sur le TTIP. En 2011, les revenus bruts de Freshfields Bruckhaus Deringer s’élevaient à 1,82 milliards de dollars américains[11]. De l’argent dont une partie provient des impôts des citoyens.

Freshfiels Bruckhaus Deringer n’est pas dans le registre européen de transparence.

Entreprises de relations publiques

Kreab Gavin Anderson, une agence de relations publiques, qui, elle, est inscrite dans le registre européen de transparence, déclare au registre plus de 3 250 000 € de frais annuels de lobbying pour 31 badges d’accès au parlement européen[12].

Dans le cadre du TTIP, Kreab Gavin Anderson a créé l’Alliance pour le Commerce Responsable[13], une alliance montée de toutes pièces par des entreprises pour promouvoir le TTIP.

Organisateurs d’événements

Forum Europe est une entreprise d’organisations d’événements. Pas comme les autres et pas pour n’importe qui.Lorsque les négociations du TTIP ont lieu à Bruxelles, Forum Europe invite la Commissaire Européenne au Commerce, Mme Malmström, a parlé en son sein. Forum Europe permet également aux entreprises de venir s’exprimer.

10.000 Euros au Forum Europe[14] vous donne un droit de parole en plénière, avec la Commissaire ainsi qu’une page entière de pub dans le programme de la conférence. Pour 6.000 Euros, votre entreprise peut se contenter d’un droit de parole au dîner avec les intervenants et les invités privilégiés.

Un droit de parole privatisé qui amène des politiques européennes à s’orienter vers la privatisation de la justice et de mettre Mr Profit au-dessus des préoccupations centrales des citoyens Européens.

Selon le registre de transparence européen,

Les 10 entreprises[15] qui lobbient le plus à Bruxelles dépensent collectivement 39 millions d’Euros par an en lobbying (A la date du 26 Janvier 2015)

Les 5 plus grandes entreprises de lobbying[16] à Bruxelles ont un budget collectif de lobbying de 20,5 millions d’Euros par an.

En 2013, la plus grande banque américaine, JP Morgan Chase, a déclaré avoir dépensé à Bruxelles € 50.000 de frais de lobbying. Ces chiffres sont trente fois plus élevés en 2014 : entre € 1.250.000 et € 1.499.999[17]. JPMogan Chase aurait-il menti au registre de transparence européen?

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[1]     http://corporateeurope.org/fr/power-lobbies-economy-finance-international-trade/2015/04/commerce-international-lobbies-daffaires

[2]     http://www.lexpress.fr/actualite/politique/philip-morris-fiche-les-eurodeputes-j-espere-que-tous-les-lobbyistes-en-font-de-meme_1284531.html#L6oplrSWJfxKU9KD.99

[3]     http://lobbyfacts.eu/

[4]     Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissement (connu sous les acronymes PTCI, TTIP et TAFTA)

[5]     http://www.thecityuk.com/blog/without-financial-services-the-ttip-could-be-made-to-look-a-monkey/

[6]     http://corporateeurope.org/climate-and-energy/2015/04/carte-blanche-fracking

[7]     https://www.youtube.com/watch?v=9PHxPVumz_4

[8]     http://corporateeurope.org/news/trojan-bee-front-group-basf-co-organise-event-parliament-bees-and-biodiversity

[9]     http://corporateeurope.org/agribusiness/2013/04/pesticides-against-pollinators

[10]    http://www.freshfields.com/en/belgium/Freshfields_in_Belgium/

[11]    http://corporateeurope.org/sites/default/files/publications/profiting-from-injustice.pdf (page 20)

[12]    http://ec.europa.eu/transparencyregister/public/consultation/displaylobbyist.do?id=1078390517-54

[13]    http://www.allianceforresponsiblecommerce.com/

[14]    http://corporateeurope.org/power-lobbies/2015/02/ttip-talks-big-business-buys-its-way-policy-processes

[15]    Les 10 entreprises qui dépensent le plus pour du lobbying au niveau européen sont: Philip Morris International, ExxonMobil Petroleum & Chemical, Microsoft, Shell Companies, Siemens, GDF SUEZ, General Electric Company, Huawei Technologies, Bayer, et Telekom Austria Group

[16]   Fleishman-Hillard, Hill & Knowlton, G Plus, Cabinet DN and Weber Shandwick https://euobserver.com/institutional/128520

[17]    https://euobserver.com/institutional/128520