Brésil: merci Coca-Cola

Peut-on imaginer qu’en quelques années l’AFSCA[1] devienne un lobby de l’industrie alimentaire ? C’est à peu près le tour de force qu’a réussi l’Association Brésilienne des Industries Alimentaires (ABIA) dans sa campagne pour prendre le contrôle de l’Agence Nationale de Vigilance Sanitaire (ANVISA)[2].

Dans un précédent article, nous avons expliqué comment la politique de conquête des marchés brésiliens par les multinationales de l’agroalimentaire avait entraîné une augmentation spectaculaire de l’obésité et du diabète de type II.

Face à ce désastre sanitaire, le gouvernement brésilien n’est pas resté inactif. En 2006, pour tenter de combattre l’obésité galopante ainsi que d’autres maladies liées à la malbouffe, il décide de lancer un vaste programme de régulation de l’industrie agroalimentaire et d’alerter la population quant aux dangers de la surconsommation de produits à haute teneur en sucre, sel et graisses. S’inspirant du succès des campagnes anti-tabac, la nouvelle loi vise notamment à empêcher des compagnies comme Pepsi de sponsoriser des événements sportifs ou culturels. Le directeur de l’agence ANVISA, Dirceu Raposo de Mello, explique : « Nous pensions que le Brésil pourrait être un modèle pour le reste du monde, un pays qui donne la priorité à la santé de ses citoyens ».

Mais l’ABIA ne vit pas les choses de la même manière, et se lança dans une campagne de grande envergure. Au début l’on crût que les lobbyistes de l’ABIA se contentaient d’aller plaider leur cause devant la commission parlementaire en charge de l’élaboration de la loi. Mais en coulisses une intense campagne de propagande se mettait en place.

Des « experts » académiques, financés par l’industrie, vinrent expliquer sur les plateaux de télévision à quel point cette nouvelle réglementation serait désastreuse sur le plan économique. D’autres « experts » rédigèrent des éditoriaux pour expliquer que la seule bonne manière de combattre l’obésité était de faire de l’exercice. Mais surtout, l’industrie se mit à accuser le gouvernement de pratiquer la censure dans sa volonté d’interdire la publicité des multinationales de l’agroalimentaire lors des événements sportifs et culturels. Dans un pays qui a vécu près de vingt ans sous la dictature, toute accusation de censure évoque de sinistres souvenirs.

On veut tuer les rêves des enfants

Mais l’ABIA ne s’arrêta pas là. Elle se mit à accuser l’agence ANVISA de porter atteinte à l’autorité parentale en voulant priver les mères du pouvoir de choisir ce qu’elles donnent à manger à leurs enfants. Le sommet fut atteint lorsque l’agence fut accusée de détruire les rêves des enfants brésiliens en les privant des jouets-cadeaux qui étaient joints à certains des produits alimentaires. Sous cette avalanche d’attaques, ANVISA céda et, en 2010, elle décida de supprimer la plupart des restrictions prévues dans le projet de loi de régulation. Seule subsista l’obligation de rajouter une mise en garde sur les publicités qui vantaient des boissons et des aliments nocifs pour la santé.

Mais c’était sans compter sur le jusqu’au-boutisme de l’industrie agroalimentaire, pour qui toute régulation qui pouvait être préjudiciable à ses profits devait être battue en brèche. Les uns après les autres, des groupes industriels lancèrent des procès contre ANVISA. L’agence fut accusée de s’attaquer à la liberté d’expression garantie par la constitution. ANVISA était l’adversaire qu’il fallait abattre à tout prix.

En 2010, en pleine campagne électorale pour la présidence du Brésil, un groupe de plus de 150 patrons de l’industrie agroalimentaire se mit à entreprendre Dilma Rousseff, candidate du Parti des Travailleurs. Elle leur promit de faire le ménage en cas d’élection. Et elle tint parole. Peu après son élection, elle remplaça le directeur d’ANVISA, Mr Raposo de Mello, par Jaime César de Moura Oliveira, un ancien avocat d’Unilever.

La victoire de l’industrie agroalimentaire fut totale. En 2012, ANVISA organisa une exposition itinérante sur le thème « Brésiliens, perdez du poids ». Le thème de l’exposition : pour combattre l’obésité, il faut faire de l’exercice. Les dangers de la surconsommation de sucre, de sodas et d’aliments industriels furent largement ignorés. Et qui donc était le sponsor de cette campagne ?

Coca-Cola !

C’est ainsi qu’à la suite d’une campagne d’une énorme agressivité mais d’une belle efficacité, les multinationales de l’agroalimentaire sont parvenues à transformer une agence de régulation de la santé publique en une agence de lobbying pour leurs produits. Chapeau.

La principale leçon à tirer de cette expérience brésilienne est que la santé des populations ne pèse rien face à la voracité et au cynisme des multinationales. La bataille menée en Europe sur le glyphosate et sur les perturbateurs endocriniens en est la meilleure illustration. Mais la deuxième leçon est que toute idée qu’une industrie puisse se livrer à de l’autorégulation relève du pur fantasme. Or, ce fantasme est entretenu par la plupart des secteurs industriels et relayé comme il se doit par tous nos gouvernements néo-libéraux.

Source : « How big business got Brazil hooked on junk food », The New York Times, 16/9/2017.

[1] Agence Fédérale pour la Sécurité de la Chaîne Alimentaire

[2] Agência Nacional de Vigilância Sanitária

2 thoughts on “Brésil: merci Coca-Cola

  • rpolet

    Voici une dénonciation explicite bienvenue de “la voracité et du cynisme des multinationales” et un appel implicite à des homes et femmes d’Etat soucieux de l’intérêt général et du bien-être de leurs concitoyens. Mais cet appel fait furieusement penser à Diogène parcourant en plein jour Athènes avec à la main une lanterne allumée en proclamant : “Je cherche un homme”…
    Robert Polet

  • Godelieve Ugeux

    Scenario digne des livres du célèbre romancier américain à partir d’affaires judiciaires (le tabac, la drogue…), l’excellent John Grisham. Et ça fait mal pour les Brésiliens. D’où l’importance de l’Éducation permanente et des groupes de sensibilisation à la santé, à la politique, à la justice…

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