Après l’ordre anglo-américain, l’ordre européo-asiatique?

Comment l‘organisation du monde occidental s’éloigne, en quelques étapes importantes, d’un 20ème siècle dominé par l’ordre anglo-américain. Ce texte dessine la fresque d’un mouvement évolutif qui, partant de l’impérialisme britannique et de la Charte de l’Atlantique, s’engage vers une nouvelle réorganisation internationale et pourrait modifier la géopolitique européenne et asiatique. Et invite les dirigeants politiques à se hisser à la hauteur de l’enjeu.

De l’impérialisme britannique à la Charte de l’Atlantique

Le 20ème siècle fut dominé par l’ordre anglo-américain. A l’origine, un impérialisme britannique qui, dès le 19ème, étendait ses ramifications sur les cinq continents. Elle asseyait sa domination politique sur ses institutions: un parlement ancien, «mère de tous les parlements», et sur ses valeurs libérales qui allaient devenir la norme des régimes démocratiques fleurissant sur les «anciens régimes».

Ensuite, dès le début du second conflit mondial, et avant même l’entrée en guerre des États-Unis, en août 1941, le président des USA Franklin D. Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill signaient la Charte de l’Atlantique.

Ce document n’était pas un traité entre deux puissances. Ce n’était pas non plus une expression définitive et officielle de leurs vues sur la paix. C’était uniquement, de la part de deux hommes d’État, une affirmation, comme l’indiquait le document, «de certains principes communs, à la politique nationale de leurs pays respectifs» et sur lesquels ils fondaient leurs espoirs d’un avenir meilleur pour le monde.

Dès le mois suivant, le 24 septembre, dix gouvernements réunis à Londres s’engageaient à «contribuer de toutes leurs forces» à l’application des principes de cette Charte de l’Atlantique. Neuf pays occupés: la Belgique, la Grèce, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et les représentants du général de Gaulle pour la France; et l’Union soviétique.

Bretton Woods et l’OTAN

C’est sur cette base que se construisirent ensuite les grandes organisations à vocation atlantique et mondiale.

Les accords de Bretton Woods  signés en juillet 1944, à la suite de trois semaines de débats entre 730 délégués représentant 44 nations «alliées» et un observateur soviétique, allaient donner naissance à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international.

Le Traité de l’Atlantique nord, signé en 1949 par douze États, donnait naissance à l’OTAN, organisation militaire mise en place dès le début de la guerre froide entre le monde capitaliste et le monde communiste. Rappelons que face à la création de l’OTAN, naîtra, en 1955 seulement, et en réaction à l’entrée dans l’OTAN de l’Allemagne de l’Ouest, le Pacte de Varsovie, organisation de défense de l’Union soviétique et de ses alliés d’Europe de l’Est. La fin de la guerre froide, marquée par la chute du mur de Berlin entre les deux Allemagne en 1989 et la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, aurait dû, logiquement, voir disparaître l’OTAN et se développer une ère nouvelle de coopération internationale Est-Ouest. Les gouvernements occidentaux, sous leadership américain, choisirent au contraire de donner progressivement une dimension et des missions plus larges encore à l’Organisation. Ce fut sans doute l’erreur stratégique la plus tragique du 20ème siècle.

Five Eyes ou Cinq Yeux

Issue elle aussi de la Charte de l’Atlantique, l’alliance des services de renseignements de cinq puissances anglo-saxonnes (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni et États-Unis) mit en place durant la guerre froide, le système d’interception Echelon qui surveilla les communications entre l’URSS et les pays de l’Est. Ce système est toujours utilisé pour la collecte massive de renseignements électromagnétiques à travers le monde. L’existence de ce système fut révélé à la fin des années 1990 par le journaliste néo-zélandais Nicky Hager. Cette révélation provoqua le débat sur la surveillance de masse au Parlement européen et, dans une moindre mesure, au Congrès des États-Unis.

Libre-échange: le «modèle anglo-saxon»

L’architecture globale du monde contemporain, diplomatique, mercantile et financière, est fondamentalement une construction «anglophone».

Ce modèle fut fortement ébranlé par les contestations mondiales organisées face aux projets de traités de libre-échange TTIP (= PTCI, Pacte transatlantique de commerce et d’investissement, entre l’UE et les USA) et CETA (= AECG, Accord économique et commercial global, entre l’UE et le Canada). La Déclaration de Namur proposa les lignes directrices alternatives pour un commerce international équitable et s’inscrivant dans le respect des normes sociales, sanitaires, environnementales.

Un édifice atlantique s’écroule

Les évolutions politiques récentes ont achevé de déstabiliser le modèle atlantique et de libre-échange.

Juin 2016: le Royaume-Uni vote le Brexit qui entraîne, dans les deux ans suivant la déclaration de divorce (29 mars 2017), sa sortie de l’Union européenne. Ce départ libère l’UE du membre le plus actif en faveur de l’atlantisme et du libre-échange doctrinal et intégral.

Novembre 2016: Donald Trump est élu président des États-Unis.

Janvier 2017: il s’installe à la Maison Blanche et instaure un régime présidentiel imprévisible et chaotique qui érige le tweet et l’incertitude en «méthode» gouvernementale et diplomatique. Dès le 23 janvier, il désengage les USA du Pacte transpacifique (équivalent pacifique du TTIP) signé par le président Obama avec 11 partenaires d’Amérique du Nord et du Sud et d’Asie. «America first» commence à s’orienter vers «America alone» (l’Amérique seule) et ouvre une ère de néo-isolationnisme des États-Unis.

Donald Trump et Nigel Farage

29 avril: un sommet spécial de l’UE sur le Brexit adopte d’une seule voix la feuille de route qui guidera les négociations sur le Brexit, menées par le Français Michel Barnier, au nom de la Commission européenne, le Belge Didier Seeuws pour le Conseil, et le Belge Guy Verhofstadt, pour le Parlement européen.

22 mai: attentat de Manchester (22 morts). Plusieurs informations cruciales, dont le bilan et l’identité de l’auteur de l’attaque, sont révélées en exclusivité par des médias américains alimentés par des responsables américains. Cette fuite d’informations sensibles suscite l’ire des autorités britanniques et met en péril la coopération des services secrets britanniques et américains.

25 mai: au sommet de l’OTAN, le Président Trump s’adresse brutalement à ses «alliés» européens, les enjoint à une augmentation substantielle et rapide de leurs contributions à l’Alliance, et ne réaffirme pas son attachement à l’article 5 du traité OTAN qui affirme la solidarité totale entre les membres.

26-27 mai: sommet du G7 en Sicile où le président Trump accentue la division entre son pays et les six autres puissances économiques, en particulier par rapport aux enjeux climatiques.

1er juin: Trump annonce en grande pompe la sortie des USA de l’Accord de Paris sur le climat (COP21). Cette décision renforce l’isolement des États-Unis mais renforce la volonté européenne, chinoise, indienne, japonaise, africaine… d’appliquer l’Accord, voire de renforcer sa mise en oeuvre. Aux États-Unis mêmes, des États et la plupart des grandes villes expriment leur détermination pour la mise en oeuvre par leurs autorités propres de l’Accord COP21.

3 juin: attentat de Londres (8 morts). Le président Trump twitte une attaque contre le maire de Londres, Sadiq Kahn, qui tente de disqualifier, au passage, ce maire issu de l’immigration. Le gouvernement britannique ne réagit pas à cette attaque, préférant sans doute préserver ses chances de conclure ultérieurement un «bon» accord de libre-échange avec les USA… Theresa May ne s’était pas non plus jointe à la réaction forte de ses collègues français, allemand et italien face à la sortie des USA de l’Accord de Paris.

8 juin: élections générales britanniques. Theresa May, la Première ministre qui voulait, grâce à ces élections anticipées, renforcer sa main pour la négociation du Brexit, en sort affaiblie et doit s’allier avec le parti unioniste d’Irlande du Nord, le parti le plus réactionnaire du Royaume. Cette alliance met simultanément en péril le déjà difficile accouchement d’un gouvernement en Irlande du Nord, en accentuant les oppositions dangereuses entre les protestants unionistes et les catholiques partisans d’une réunification de l’Irlande, et compliquant ainsi la négociation de ce volet du Brexit qui pourrait remettre en place une vraie frontière entre l’Irlande du Nord et la République du sud de l’île.

L’Europe, nouvel acteur géopolitique?

Alors que les grandes nations anglophones ne parlent plus d’une seule voix, et que le reste du monde semble s’émanciper de cette tutelle anglo-saxonne, l’Europe saura-t-elle s’imposer comme une force d’entraînement avec d’autres partenaires émergents pour guider le monde du 21ème siècle vers un avenir meilleur et plus équitable?

Quelques signes sont encourageants dans ce sens.

Nous avons déjà signalé ci-dessus la réaction unitaire des 27 en vue de la négociation du Brexit, la solidarité du G7 moins 1 pour le combat si important face au réchauffement climatique.

Par contre, au sommet de l’OTAN, les Européens se sont inclinés face à l’appel du président Trump d’engager l’OTAN dans la lutte commune contre Daech. C’était en même temps engager «l’Occident» dans le bourbier moyen-oriental et renforcer par là tous les foyers actifs des divers djihadismes, préparant par là même de probables nouvelles attaques anti-occidentales, nourries de plus belle par les discours et rhétoriques anti-islamistes des Occidentaux.

Sur le plan de l’Union européenne même, les victoires récentes sur les forces europhobes d’extrême droite (Autriche, Pays-Bas, France) sont davantage prometteuses.

Le couple franco-allemand pourrait être à nouveau solide et déterminé pour une relance de la construction européenne. Angela Merkel semble pouvoir engager l’Allemagne dans la voie d’un réel leadership tant sur la scène européenne que sur la scène internationale avec ses partenaires européens.

Sur le plan économique, la gouvernance de la zone euro pourrait être renforcée sur le plan de ses institutions (remplacement de l’informel Eurogroupe par un Conseil des ministres de l’économie et des finances de la zone, contrôlé par une formation «Eurozone» du Parlement européen). Sur le plan de la politique économique et monétaire, on pourrait s’orienter progressivement, avec l’Allemagne, vers de nouveaux investissements européens, la mise en place d’un budget de la zone euro et d’outils de correction des divergences économiques et sociales entre pays forts et pays faibles, faiblesse congénitale de l’euro.

Au lendemain du lâchage de Trump sur le climat, l’Union européenne a su sceller un accord historique avec la Chine pour affirmer une alliance pour le climat. La Chine, de son côté, vient de susciter l’adhésion à son projet de «nouvelles routes de la soie», projet géopolitique visant à rapprocher la Chine de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie centrale, à coups de milliards d’investissements, notamment dans les infrastructures et l’énergie.

Mais tout ceci, même si des signes positifs sont aujourd’hui décelables, n’est pas encore garanti.

Winton Churchill et Dwight Eisenhower

Rappelons-nous les observations pertinentes émises par Winston Churchill lui-même, parlant en 1946 du leadership anglo-américain et de la «relation spéciale», aujourd’hui gravement remise en cause, entre les deux puissances anglo-saxonnes: «(pour réussir notre projet), il faut que la constance d’esprit, la persévérance dans nos objectifs et une grande simplicité dans la décision, guident et gouvernent la conduite des peuples dans la paix comme elles le firent dans la guerre. Nous devons, et je pense que nous le ferons, nous montrer à la hauteur de cette rude exigence».

Nos dirigeants politiques sauront-ils, alors que les circonstances n’ont jamais été aussi favorables, se hisser à cette hauteur?