Al Gore, une suite qui dérange si peu

Acclamé et récompensé du Prix Nobel de la Paix[1] il y a 10 ans suite au documentaire  Une vérité qui dérange , Al Gore revient sur le devant de la scène médiatique avec Une suite qui dérange : le temps de l’action . Dans ce nouveau documentaire, les réalisateurs Bonni Cohen et Jon Shenk suivent l’ancien Vice Président des Etats-Unis[2] dans son combat contre le réchauffement climatique. De premier abord positif et mobilisateur, ce film souffre pourtant de nombreux défauts. Alors qu’ Une vérité qui dérange  était efficace et avait pu sensibiliser de nombreuses personnes à la problématique climatique, sa « suite » nous présente une vision naïve et consensuelle des défis écologiques qui nous attendent.

Pour comprendre cette critique, il est important d’analyser le film dans son ensemble. La première partie est consacrée principalement aux impacts du changement climatique. Nous suivons Al Gore de conférence en conférence ainsi que sur le terrain, au Groenland et à Miami. Cette partie est le point positif de ce film. Elle démontre efficacement que le réchauffement climatique est une réalité et que les impacts de celui-ci sont déjà significatifs. Que ce soient les images de la fonte des glaces, les vidéos d’événements climatiques extrêmes ou les graphiques montrant la forte augmentation des jours plus chauds que la moyenne, les illustrations sont bien choisies et éloquentes. En outre, on peut apprécier le fait que la sécheresse qu’a connu la Syrie soit abordée, montrant ainsi le lien entre climat et conflits armés.

Malheureusement, ces points positifs sont éclipsés par les nombreux points négatifs de la deuxième partie. Celle-ci est consacrée aux négociations politiques sur le climat, on y voit notamment les coulisses de la COP 21. Trois types de défauts ressortent principalement : autocongratulation permanente, non prise en compte des inégalités et vision simpliste des solutions.

Le premier type de défaut est l’autocongratulation permanente. Durant tout le film, et particulièrement durant la partie consacrée aux négociations politiques, Al Gore est présenté comme un deus ex machina venu tous nous sauver. L’Accord de Paris ? Ce serait un accord fantastique obtenu grâce à l’intervention d’Al Gore dans les négociations avec l’Inde. Les limites considérables de cet accord et le degré d’illusion qu’il crée entre objectifs et moyens mis en oeuvre sont complètement éludés. L’implication des citoyens dans la lutte pour le climat ? Ce serait grâce aux ambassadeurs du climat formés par Al Gore. Les citoyens sont visiblement réduits à devoir être éduqués par une élite dont fait partie l’ancien Vice Président des USA pour être capable d’agir pour le climat.

Le deuxième type de défaut est la non prise en compte des inégalités. S’il est bien précisé que les individus les plus vulnérables sont ceux les plus impactés par le réchauffement climatique, les inégalités semblent disparaitre de l’esprit d’Al Gore lors des négociations. L’Inde est ainsi présentée comme le principal antagoniste du film. Le pays est présenté comme un obstacle à une politique climatique ambitieuse et est critiqué pour sa volonté de continuer à utiliser les énergies fossiles. Pourtant, si l’Inde est en effet un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre, trois éléments liés aux inégalités nuancent grandement cela et rendent indécent cette représentation négative de ce pays dans un film fait par des américains.

Le premier élément est la population. L’Inde est un des pays les plus peuplés au monde et si l’on regarde les émissions par habitant (et pas par pays), les indiens sont de très faibles émetteurs comparés aux habitants des pays riches tels que les Etats-Unis ou les pays de l’Union Européenne. Le deuxième élément est la délocalisation des industries polluantes des pays riches vers les pays plus pauvres. Ces industries sont responsables d’importantes émissions sur le territoire de pays comme l’Inde mais les consommateurs des produits qui en proviennent sont pour beaucoup des habitants des pays riches. Si l’on regarde les émissions de consommation (et pas les émissions territoriales), les émissions de l’Inde diminuent tandis que celles des pays riches augmentent. Enfin, le dernier élément est la responsabilité historique. Le réchauffement de la température est calculé par rapport à l’ère pré industrielle. Si l’on regarde les émissions cumulées depuis cette période (et pas les émissions annuelles récentes), il est clair que les principaux responsables du réchauffement climatique sont les pays les plus riches et non pas l’Inde. De plus, ces émissions cumulées ont facilité le développement économique des pays riches. Ce dernier élément est d’ailleurs rappelé avec justesse par le représentant de l’Inde lors d’une discussion avec Al Gore. Mais ce dernier semble insensible à cet argument. Pire, lorsque le représentant de l’Inde reproche le manque d’action pour le climat des Etats-Unis, Al Gore répond que cette critique est injuste!

Le troisième type de défaut est la vision simpliste des solutions. Selon Al Gore, la transition des énergies fossiles vers les renouvelables résoudrait tout. Alors que les scénarios crédibles d’une transition vers un système énergétique 100% renouvelable prévoient tous une baisse de la consommation d’énergie, qui est très étroitement lié au PIB, il n’en est jamais question durant le film. Al Gore semble vouer une confiance sans faille en la technologie et les énergies renouvelables. La raréfaction des matières nécessaires à la fabrication de ces dernières n’est absolument pas abordée, de même que les implications politiques d’une phase transitoire de cette ampleur. Aucune remise en question de nos modes de consommation, de nos indicateurs de richesse et de notre système économique en général. A la vision de ce film, résoudre le problème du réchauffement climatique parait simple. En plus de décrédibiliser le film, ce défaut le rend contre productif. En effet, il minimise l’ampleur du défi qui est devant nous.

Malgré ses nombreux défauts, ce film va plaire à un grand nombre de personnes. Paradoxalement, c’est même probablement grâce à ses défauts qu’il aura du succès. En effet, alors qu’Al Gore était sensé nous présenter une urgence, on ressort du film avec l’impression que tout va bien se passer. En ne remettant quasi rien en question, ce film rassure et c’est bien là le problème. Il pourrait être applaudi par la majorité des dirigeants occidentaux, pourtant beaucoup trop inactifs sur la question climatique, de Charles Michel jusque Justin Trudeau, en passant par Emmanuel Macron. Al Gore a beau s’attribuer la qualité de “dérangeur”, excepté quelques irréductibles climato-sceptiques, il ne dérange personne.

Damien Viroux

[1] Co-lauréat en 2007 avec le GIEC

[2] De 1993 à 2001, sous la présidence de Bill Clinton


Damien Viroux

Par Damien Viroux

Damien Viroux Économiste, récemment diplômé de l'Université Catholique de Louvain et de l'Université de Namur. Coopérateur fondateur et membre du comité de rédaction de POUR. Passionné des problématiques écologiques et sociales. Mes chroniques s'articuleront autour du thème des inégalités.